Traduction de "It takes a Vilage to raise a mother" extrait du livre Reinventing Community: Stories from the Walkways of Cohousing Avec l'accord de l'éditeur. Traduction de Claire Darbaud et Marjorie Dosne.

Note de la traductrice:Je ne connais pas l'auteur de ce texte et je ne suis pas son "amie Claire".


Il faut un village pour élever une mère
Elaine Marshall Fawcett

Cet été mon amie Claire et moi étions assises dans l'herbe d'un parc, nous papotions pendant que nos deux filles de 3 ans jouaient ensemble. Quand les deux fillettes ont commencé à s'envoyer de la mousse de cèdre, j'ai immédiatement demandé à ma fille d'arrêter. "Pourquoi est-ce qu'elle ne pourrait pas lancer de la mousse?" m'a demandé mon amie "cela ne peut faire de mal à personne, non ?". Elle avait raison, mais je savais que dans ma communauté, les batailles de mousse auraient fait froncer pas mal de sourcils. J'avais réagi comme je l'aurais fait à la communauté, afin que les choses soient cohérentes pour ma fille. C'est là que je me suis rendue compte à quel point j'ai intégré le cohousing dans mes réactions.

Cela n'a pas été facile d'évoluer, de devenir "communautariste". Les mamans qui vont se plaindre de leur solitude à la télé ne connaissent pas leur bonheur. Sortir de mon cocon me demande parfois un gros effort, particulièrement depuis que j'ai des enfants. La première fois que j'ai entendu parler du cohousing sur internet, j'habitais les Alpes Suisses. Ca peut sembler idyllique, mais ça a été une des périodes les plus déprimantes de ma vie. J'étais jeune maman, *dans un pays où la vie est très chère, où les magasins semblent toujours fermés, où il pleut presque tout le temps et où, à cause de la barrière de la langue, mon travailleur de mari était ma seule source de conversation adulte.

Chaque matin en me réveillant, je me promettais de tenir encore une journée sans sombrer dans la dépression. Ca a duré presque deux ans.

C'est pour ça que lorsque nous avons eu l'opportunité de vivre à Cascadia Commons en rentrant aux Etats-Unis, j'ai tout fait, à part peut-être menacer mon mari avec un revolver, pour que cela arrive.

J'étais enceinte de mon deuxième enfant, et mon aînée vivait ses deux ans avec toute l'énergie d'un enfant de cet âge.

Les sites web et les listes de discussion sur le cohousing m'offraient le rêve ultime pour une maman esseulée: dans un cohousing, les enfants peuvent courir partout ensemble dans un environnement sécurisé et sans voiture, ce qui donne à leurs mères une chance de respirer. Les occasions de discuter avec ses voisins (dans sa langue !) ne manquent pas, et faire garder les enfants gratuitement par un voisin est généralement très facile. Et bien, non seulement tout cela est vrai, mais il y a plus encore !

Cela fait un peu moins d'un an que j'habite en cohousing et la plupart du temps - comme par exemple quand ma fille va chez les voisins, abandonnant ma maison dans un silence délicieux, ou quand quelqu'un s'occupe de mon bébé pour que je puisse faire le ménage, ou encore quand je traîne sous le porche, sympathisant avec d'autres mamans pendant que nos enfants jouent - je ne peux pas m'imaginer vivre autrement.

Mais la littérature consacrée au cohousing ne nous met pas en garde contre les pièges et les défis de ce mode de vie. A certains moments, je me suis pris la tête dans les mains en souhaitant remonter le temps, ne jamais avoir signé l'emprunt et pouvoir m'enfuir loin de cette expérience étouffante ; une maison de lotissement en banlieue me semblait alors un cocon confortable...

Nous avons emménagé à Cascadia Commons alors que ma fille venait tout juste d'avoir deux ans que je naviguais à vue, sous le regard observateur de plus de 30 voisins, dans les eaux troubles et tumultueuses de la discipline, (en réalité, c'est moi qui me sens observée quand je suis déprimée).

J'ai aussi appris, avec une certaine consternation, qu'étant donné que mon enfant passe beaucoup de temps chez d'autres gens, je n'ai plus aucun contrôle sur le temps qu'elle passe devant la télévision, la quantité de sucre qu'elle ingère ou le fait qu'elle commence à dire "je suis grosse", "ta gueule" ou d'autres joyeusetés du même genre.

Et puis évidemment, plus on est entouré et plus on a d'opportunitès d'être embarrasé par le comportement de son enfant. En cohousing, quand quelqu'un a une mauvaise passe, on l'entend souvent parler d' "aquarium". Pour moi ce serait plus comme un rassemblement de chariots de pionniers - pour aller jusqu'à nos voitures, la maison commune ou la poubelle, on doit passer devant les chariots des autres, au su et au vue de toute la communauté. La plupart du temps c'est une bonne chose, puisque se rencontrer et papotter, c'est un des plaisirs de la vie en communauté.

Mais parfois, j'aimerais autant que mon chemin ne passe pas forcément devant deux douzaines de résidences - par exemple quand ma fille de trois ans hurle et se tortille comme une folle. Ou bien le jour de mon accouchement, quand les douleurs du travail sont devenues si intenses que mes hurlements auraient pu briser des vitres, j'aurais préféré que ma civière ne doive pas nécessairement être portée devant les maisons de tous mes voisins.

Nous avions choisi un accouchement à domicile. Et le cohousing a rendu cette expérience... hmm, comment dire... encore plus... intéressante. Selon les récits d'accouchements naturels que j'avais lu, cette naissance aurait dû être une expérience calme et intime, entourée seulement de mon mari et de ma fille. Ma grossesse s'était très bien passée, et ce qui me semblait être un travail normal a commencé.

Quand j'ai atteint la phase de desespérance, celle qui précède la venue au monde du bébé quand la mère en devenir a des serpents qui lui poussent en lieu et place des cheveux, j'ai commencé à crier. Et crier. Et CRIER.

Ma fille s'est réveillée et m'a trouvée allongée sur un ballon de naissance, dans notre chambre d'amis ésotériquement éclairée par des bougies, en train de hurler comme un goret qu'on égorge.

Elle a couru se réfugier en tremblant sous ses couvertures, jusqu'à ce que mon mari appelle notre voisine Pat à 3 heures du matin pour qu'elle vienne la chercher. Quelques instants plus tard, ma sage femme était à mes cotés et me faisait essayer toutes les positions d'accouchement, comme si elle découvrait chaque page de "Accoucher dans la Joie" au fur et à mesure que nous essayions de décoincer mon bébé de 5 kilos.

Au début du travail, j'avais clairement senti mon bébé se retourner. Je savais donc que cela risquait d'être un accouchement, certes faisable, mais difficile. Cependant, quand il est devenu évident qu'il n'y avait aucun progrès après plusieurs heures de travail, j'ai jeté l'éponge et mon mari a appelé l'hôpital. Le problème, c'est que j'avais tellement mal que j'avais l'impression de me faire piétiner par une horde de taureaux en furie... et bien sûr, je ne pouvais pas retenir mes cris. Que dis-je, mes hurlements.

Aller à l'hôpital signifiait traverser les 50 mètres qui séparaient notre porte de l'ambulance, un mercredi matin. Ma suggestion de ruser en passant par l'arrière, à travers le bourbier, pour rejoindre l'ambulance dans une autre rue, a été accueillie par un véto catégorique. Les infirmiers déconcertés ont attendu la fin d'une contraction pour m'emmener, mais la suivante est arrivée dans la foulée, et j'ai hurlé tout le long du chemin.

Ma voisine du dessus, Judith, infirmière en maternité, m'a par la suite assurée que personne ne m'avait entendue. Même Minnette, ma voisine d'à côté, dit qu'elle n'a entendu aucun hurlement cette nuit là. Ce qui me fait dire que soit je suis incroyablement chanceuse, soit que mes voisins sont incroyablement gentils et tentent de préserver ma dignité.

Même si la naissance ne s'est pas déroulée comme prévu (en dehors du moment où je ramène une petite fille en parfaite santé à la maison), habiter en cohousing a apaisé bien des blessures du post partum. Judith m'a écoutée patiemment et attentivement pendant que je rejouais sans fin le scénario qui m'a menée à la césarienne. Mes voisins se sont organisés pour cuisiner des repas qu'ils nous apportés chaque jour pendant plus d'une semaine, et venaient chercher ma petite fille pour l'emmener jouer.Quant à mon bébé, il était bien au chaud sous une couette en patchwork, cousue de multiples carrés fabriquée par des gens du voisinage. Cette naissance m'a laissé un goût d'humiliation, de défaite et le sentiment d'avoir été battue, mais la chaleur et le support de mes voisins m'ont portée à travers cette épreuve.

Alors que, lors de sa première année, j'avais élevée ma fille aînée dans l'isolement le plus total, mon nouveau bébé avait déjà une grand-mère et deux taties adoptives. Très tôt après la naissance, lorsqu'elles venaient nous voir, le regard de ma fille s'éclarait en les reconnaissant. Lorsque nous prenons un repas dans la maison commune et qu'elle entend les enfants qui jouent dans une salle adjacente, elle couine comme un oiseau tombé du nid jusqu'à ce qu'une de ses taties d'adoption l'emmène rejoindre la portée. En tant que fille unique, je trouve cela à la fois émouvant et fascinant de constater à quel point le fait de grandir en communauté va façonner mes enfants.

Ce façonnage sera sans doute plus facile pour eux que pour moi. Les enfants semblent être parfaitement dans leur élément dans cet environnement communautaire.

Par contre, pour ceux qui, comme moi, vivaient dans un quartier résidentiel et portaient leur clé autour du cou, ceux qui restaient seuls chez eux le soir après l'école jusqu'au retour de leurs parents, s'habituer à une dynamique de groupe peut être un peu compliqué

En effet, avec un tel mix de générations et de styles de parentage, il arrive que nous, les mamans, ayons la vie dure. Je déteste quand des gens testent ma fille sur ses connaissances des chiffres, des lettres et des couleurs. Pourtant, il semble que certains adultes ne connaissent pas d'autre façon d'interagir avec les enfants. (Imaginez la tête que vous feriez si les gens vous abordaient en disant: "Bonjour Jeanne, est ce que tu peux me dire quelle est la racine carré de 49?"). Je tique à chaque fois que quelqu'un reprend ma fille devant moi, ou bien que quelqu'un lui interdit chose que moi j'autorise, comme par exemple faire du vélo pied nus ou manger un aliment tombé par terre.

Fort heureusement, nous sommes sur la même longueur d'ondes sur la plupart des sujets comme la télévision, la consommation de sucre et la surveillance ; pourtant, des différences persistent.

Notre famille s'est désintoxiquée de la télévision (même si je dois confesser qu'il m'arrive de passer un DVD pour enfant sur mon ordinateur portable), mais mes rêves d'enfance sans télé pour ma fille se sont évaporés quand nous avons emménagé en cohousing.

Regarder des films chez les autres est l'une de ses activités préférées. Pour moi, ce n'est pas tant le contenu qui m'inquiète que la passivité induite par la télé. Pour une autre maman, c'est l'inverse, elle n'a rien contre la télé en soi, mais filtre consciencieusement le contenu ; elle n'autorise pas sa fille à regarder chez les autres les films qu'elle interdit, et elle est pas mal fâchée quand cela arrive quand même.

Dans le même registre, l'organisation de notre garde d'enfant partagée après l'école s'est avérée compliquée parce que dans l'un des foyers, les mauvais feuilletons américains, les jeux vidéos et les cochonneries étaient monnaie courante.

Evidemment, les enfants les plus grands y étaient attirés comme des mouches par un pot de miel et ils larvaient comme des zombies. Finalement, des efforts concertés ont permis de proposer d'autres activités aux enfants... enfin, parfois.

Elever un enfant sans sucre dans un cohousing, c'est comme essayer de mettre Winnie l'ourson au régime pendant une visite chez l'apiculteur. Je n'ai pas de problème pour donner une sucrerie aux enfants quand c'est la seule sucrerie que ma fille a eue ce jour là. Mais après, la tribu se déplace jusqu'à la maison d'à côté, où la maman répète le même scénario. Bande de petits malins.

Ceux qui n'ont pas d'enfants savent très bien comment devenir l'ami des nôtres : avec des sucettes, des boissons aux fruits et des cornets de glace couverts de chocolat. Le pire a été atteint l'an dernier, à l'occasion de notre fête de Noël itinérante, alors que les desserts décadents étaient le plat principal de chaque maison. Au cinquième arrêt, ma fille, copieusement gavée, a recraché une pleine bouchée de M&M's prémâchés au beau milieu du bol de bonbons, devant tout le monde.

Nous étions tout nouveaux dans la communauté et ce n'était pas exactement là le genre de première impression que je souhaitais produire. Ma voisine Sonja et moi avons pensé faire une demande officielle à la communauté de ne pas donner de sucre aux enfants, mais nous sommes rapidement arrivées à la conclusion que ce serait non seulement bizarre, mais en plus sans doute impossible.

Et puis, même quand ils se gavent de sucreries toute une journé, il arrive fréquemment qu'ils passent la journée du lendemain dans notre jardin, à cueillir autant de fraises, cassis, mûres, petits pois, haricots verts ou tomates cerises qu'ils peuvent en manger.

Côté supervision par contre, on pourrait croire que les cohousing ont étés conçus tout spécialement pour les mamans. Au départ, essayer de garder un œil sur ma fille m'a semblé aussi simple que de surveiller un furet sous caféine.

Les lois de la communauté - hmm pardon, il n'y a pas de lois dans notre communauté ; je veux dire les suggestions de parents - stipulent que les jeunes enfants doivent être sous constante supervision quand ils sont dehors.

Consciencieusement, j'ai donc commencé par passer des heures, mon bébé dans les bras, assise sur le béton du porche de ma voisine jusqu'à en avoir des fourmis dans les fesses, pour surveiller ma fille qui jouait sur la structure en bois (qui n'est malheureusement pas visible depuis la fenêtre de ma cuisine). Ou encore, par la suivre partout en la suppliant de bien vouloir rentrer jouer à la maison.

Pendant ce temps, il m'était bien sûr difficile de cuisiner, faire le ménage ou même de me reposer un peu. Je suis même allée jusqu'à convaincre mon mari de construire une balançoire dans notre petit bout de jardin arrière, en espérant la séduire pour qu'elle reste à la maison, mais a peu près à la même époque, j'ai finalement abandonné. J'ai lâché prise et l'ai laissée gambader avec la meute, sans moi. « Laisse là aller où elle veut, ça se passera très bien » disaient les autres mamans, qui avaient pourtant toutes accepté les règles au départ. Et elles avaient raison. Ma fille sort de la petite enfance, je me dois donc de la laisser plus libre. Et comme j'habite en cohousing je peux le faire en me sentant beaucoup plus en sécurité que les parents du lotissement d'à côté.

Mon enfant n'a pas besoin de jouer dans la rue ou d'être confinée dans l'espace restreint du timbre poste qui nous sert de jardin, et je n'ai pas besoin d'organiser des rencontres de jeu avec d'autres enfants. Pendant qu'elle gambade avec la tribu des 6-10 ans de notre voisinage, je sais que d'autres adultes surveillent, ne serait ce que pour les empêcher de piétiner leurs plates bandes ou les déloger des arbres.

Au bout du compte, la plupart du temps, je me sens privilégiée d'élever mes enfants en cohousing. Rien ne pourrait être mieux pour les enfants, et les enfants heureux font les mamans heureuses. En fait, les mamans solos ronchonnent même que leurs enfants passent plus de temps à courir avec la bande qu'à rester à la maison avec elles (moi je suis mère au foyer, et c'est pas moi qui me plaindrait de ça). D'autres jours, je confesse trouver ça vraiment pénible.

Ces jours là, je voudrais échanger mon appart et ses deux chambres pour une grande maison isolée comme sur les brochures de promoteurs où personne ne me demanderait de faire quelque chose que je n'ai pas envie de faire à chaque fois que je vais chercher mon courrier ou que je sors mes poubelles.

Mais je grandis, et j'apprends des choses très utiles, comme maintenir mon affection pour un enfant qui m'horripile, comment dire non quand quelqu'un voudrait me faire dire oui et comment laisser la vie en communauté réécrire les règles du maternage. Aucun Dr Spock moderne n'a écrit de livre recettes sur le maternage en communauté. En fait, c'est un peu comme apprendre le parachutisme pendant une chute libre : on apprend sur le tas.

L'autre soir, je discutais avec des voisins et par inadvertance j'ai laissé passer le temps jusqu'à ce que ma fille ait (juste un peu trop) faim et soit (juste un peu trop) fatiguée. Elle a finalement explosé comme une bombe à retardement, et j'ai couru avec ma poussette double pour les ramener à la maison, elle et sa soeur ; mon mari n'était là. J'ai maîtrisé ma petite fille de 3 ans en tremblant alors qu'elle hurlait à m'en faire exploser les tympans et se débattait comme un requin furieux remonté par accident sur un bateau de pêche. Mon bébé était resté dehors, toujours attaché dans la poussette, et j'ai paniqué à l'idée qu'elle devait être terrifiée, toute seule dans le noir.

« Mais comment diable suis-je supposée me débrouiller seule avec ça? » me suis-je demandée en sanglotant, alors que j'enfermais ma fille aînée dans mes bras le temps de calmer sa rage. Quand elle a été calmée, j'ai couru dehors pour sauver mon bébé avant que les tigres ou les loups garous ne la dévorent.

Et là, j'ai vu ma voisine Laurie avec mon bébé dans les bras, en train de la bercer doucement, alors qu'elle n'est même pas maman.

J'ai alors réalisé que justement, je ne suis pas supposé me débrouiller toute seule et que nos méthodes de maternage habituelles sont une insulte à la nature. J'ai réalisé que le maternage, c'est beaucoup trop de travail pour une personne seule et que j'ai vraiment besoin de ce petit groupe de personnes que j'appelle ma communauté.